Le mystère de l'obéissance

Georges COTTIER
Appartenir à l'Eglise - n°5 Mai - Juin 1976 - Page n° 78

Souffrir par l'église, c'est pour le chrétien souffrir pour l'église.Figure et doctrine de Charles Journet.

Tout l'article est joint.

Avec toute la profondeur de son amour pour l'Épouse du Christ, « sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée » (Ephésiens 5. 27), le Cardinal Journet voyait dans la seconde affirmation ce qui donne sens à la première.

Pour tout ce qui le concernait personnellement, il était d'une discrétion extrême. Aussi bien devons-nous nous efforcer de deviner, à partir d'une allusion ou d'une brève confidence, ce qu'il a pu, en certaines circonstances. souffrir. Par ailleurs, il a beaucoup réfléchi, en théologien, sur la signification ecclésiologique de certaines tensions dramatiques, et son grand don de sympathie lui aura permis de pénétrer au fond des épreuves souffertes par d'autres, dans le présent comme dans le passé.

Brèves références biographiques

On sait que Jacques Maritain, répondant au défi doctrinal de l'Action Française. a été conduit à approfondir un ensemble de questions portant sur les rapports de l'Église et de l'État. Il avait établi, dans Humanisme intégral, que les modalités de la nécessaire illumination du temporel par le spirituel pouvaient varier selon les âges historiques. Si la « chrétienté sacrale » avait connu son apogée au moyen âge, les chrétiens de ce temps devaient travailler à l'avènement d'une nouvelle chrétienté, « chrétienté profane » qui, loin d'être la simple réplique de la première, ferait appel d'une façon originale et neuve à des valeurs du trésor chrétien, comme la liberté, auxquelles les époques antérieures n'avaient pas prêté une attention prioritaire. Charles Journet théologien a repris et discuté ces vues dans le premier tome de L'Eglise du Verbe incarné (ch. VI), ce qui le conduisit à aborder le problème du pouvoir coercitif de l'Église, celui de l'Inquisition, celui de la guerre sainte et de la croisade. Longtemps la traduction italienne de ce premier tome, dont la première édition est de 1941, a été empêchée : on y avait mis comme condition la suppression de ce chapitre VI, ce qu'en conscience Charles Journet n'avait pu accepter. Quand, au terme d'une réflexion portée dans la contemplation, une position s'imposait avec clarté à son esprit, il s'y tenait avec une calme fermeté, sûr qu'un jour viendrait où elle serait reconnue dans l'Église. Sa force était paisible ; je ne l'ai jamais vu manifester les turbulences de la violence. Et pourtant. selon l'inclination de son tempérament (p.78),— l'aspect polémique de ses premiers écrits le montre — il eût été un violent.

 

Humanisme intégral et des prises de positions courageuses (à propos de la guerre civile espagnole ou en faveur des Juifs) avaient valu à Maritain de solides inimitiés. A plusieurs reprises des adversaires ont tenté d'obtenir la condamnation de l'ouvrage par Rome. Ainsi en septembre 1956, A. Messineo, dans La Civiltà Cattolica, lançait l'accusation de « naturalisme intégral ». La réplique de Charles Journet, parue dans Nova et Vetera [[ Nova et Vetera, 1956/4, pp. 246-260.]], opposera des textes de Maritain aux accusations de l'auteur. Elle est nette, sans appel. Cette affaire l'avait torturé ; il souffrit du silence prudent de certains amis, à Rome et ailleurs, qui auraient dû parler pour prendre la défense du philosophe. 1l était presque seul à lutter avec un courage intrépide et résolu.

Une fois en tout cas, Charles Journet s'est heurté à un veto de l'autorité ecclésiastique. En pleine tourmente de la guerre, il publiait sur l'événement ses courageux éditoriaux, dénonçant l'iniquité, rappelant ses devoirs à la conscience chrétienne et civique [[ Ces textes ont été réunis en volume, Exigences chrétiennes en politique, LUF, Paris, 1945.]]. En Suisse, l'on pouvait parler davantage qu'en Europe occupée, sans que ce soit cependant avec une pleine liberté. Par peur d'éveiller les susceptibilités du monstre totalitaire, ou peut-être parfois en vertu d'une conception plus que discutable de la neutralité, la censure militaire exerçait sa vigilance. La censure ecclésiastique avait cru bon de prendre les devants en lui interdisant, en septembre 1942, la publication d'un texte Coopération, où il expliquait, à propos des pogromes contre les Juifs ordonnés à Paris par l'autorité d'occupation, le devoir de désobéir à un ordre inique [[Cf. op. cit., p. 229-247.]]. Le drame des Juifs déchirait son âme et il désirait de tout son coeur leur faire entendre la voix de l'amour de l'Église. Sur ce point comme sur d'autres, la pusillanimité et la myopie, voire la lâcheté, d'un certain nombre de gens d'Église, qui ne manquaient pas de scandaliser et de jeter dans le désarroi des esprits généreux, lui étaient une profonde souffrance.

Le martyre de Savonarole

Que penser théologiquement de ceux dont la cause était juste et qui se trouvaient en conflit avec l'autorité de l'Église ? Dans l'Église du Verbe incarné, I, des pages sont consacrées au procès de Jeanne d'Arc, à celui de Galilée, à Savonarole. Il aimait particulièrement le Frate florentin, dont il présenta et traduisit la Dernière Méditation [[Desclée de Brouwer éd., Paris, 1961.]]. Le volume contient une étude sur Alexandre VI et Savonarole (p. 110-128). Il s'y réfère à la correspondance échangée entre le 20 juillet 1495 et le 13 mars 1498 (le Frate devait mourir le 23 mai 1498). Le devoir du Dominicain, « même accusé injustement », n'était-il pas de cesser de prêcher et de « tout abandonner à Jésus qui semblait vouloir, par son vicaire sur la terre, le réduire à l'impuissance » ?

Cela est vrai dans le cours normal des choses. Mais le cours des choses était-il normal ? Nous touchons ici au point le plus torturant et le plus intime du drame de Savonarole. Il faut imaginer ce que signifiait le scandale de la (p.79) cour d'Alexandre VI pour un coeur qui croyait aussi merveilleusement que le sien à la transcendance de la foi catholique ; à la sainteté de l'Église romaine, Epouse du Christ et amoureuse de ses pauvretés et puretés et magnanimités ; à la dignité unique et incorruptible du charisme de la papauté ».

 

Ses ennemis brouillent les cartes. On falsifie les pièces du procès. On est en pleine incohérence. On lui donne les sacrements de pénitence et d'eucharistie et on le déclare hérétique et schismatique. « On prétend l'exclure juridictionnellement même de l'Église triomphante ».

 

« Et il monte sur l'échafaud en récitant le Credo où il redit sa foi en la Sainte Eglise Catholique, sans un mot d'amertume, sans un geste qui ne soit magnanime, fidèle jusqu'au bout à cette chère petite bannière qu'on peut voir aujourd'hui encore à Florence et où il ne séparait pas l'inséparable : Christus et Écclesia Romana. Si ce n'est pas ici la sainteté héroïque, où sera-t-elle ? »

 

L'ecclésiologie permet aujourd'hui de fournir la lumière sur ce drame.

 

« On rappellerait que l'Église n'est certes pas sans pécheurs, mais qu'elle est sans péché (...) tout ce qu'il y a de sainteté en ses membres, est à elle et à Jésus : charité, foi, caractères sacramentels, pouvoirs juridictionnels, charisme de la papauté ; tout ce qu'il y a de péché est « du diable ». La frontière entre les deux Cités, celle de Dieu et celle du diable, passe à travers notre coeur ».

 

On rappellerait encore que dans l'Église les grandeurs de hiérarchie sont au service des grandeurs de sainteté. Ces deux sortes de grandeurs sont toujours présentes et visibles dans l'Église. Mais :

« Il peut arriver, et c'est toujours une tragédie, que les grandeurs divines de hiérarchie résident dans des êtres qui se damnent, qui sont à la fois membres du Christ par leur charisme, et membres du diable par le choix profond de leur coeur ».

 

On rappellerait aussi que depuis Grégoire le Grand se joignent dans la même personne du Pape, trois sortes de pouvoirs : le pouvoir spirituel par lequel il est successeur de Pierre et vicaire de Jésus-Christ, et deux pouvoirs temporels par lesquels il est prince des États de l'Église et tuteur de la chrétienté.

 

« Il était possible de résister au Pape dans le champs de ces deux derniers pouvoirs — saint Louis l'a fait — sans porter nulle atteinte à la pureté de son pouvoir pastoral ».

On rappellerait ensuite l'enseignement des grands théologiens de la fin du moyen âge et de l'âge baroque sur la possibilité d'un Pape personnellement hérétique ou schismatique. (Plusieurs contemporains, parmi lesquels des cardinaux, tenaient pour tel Alexandre VI). Dans ces circonstances, pensait-on, et sans qu'il fût mis pour autant au-dessus du Pape, le Concile devait, déclarant que tel sujet s'était rendu, en droit divin, inapte à conserver le pontificat, le déposer. Une telle sentence n'était pas auctoritative mais déclarative d'un fait. Telle était l'opinion d'un Cajetan. Pour d'autres théologiens, c'était le Pape lui-même qui par son schisme et son hérésie s'était enlevé la primauté et avait accompli sa propre déchéance. Il était déposé du fait même. Cette doctrine était celle de Savonarole qui demandait la convocation d'un Concile pour faire devant lui la preuve de l'hérésie d'Alexandre VI. Dans ce cas, il ne s'agissait pas d'un concile qui se réunirait sans le Pape ou contre lui ; il s'agissait d'une Église sans Pape qui se réunirait en concile pour (p.80)décider du seul point de sa compétence, c'est-à-dire pour élire un Pape.

On rappellerait enfin que la lumière prophétique du Christ est donnée à l'Église de deux manières : « l'une continue et essentielle, c'est la prophétie magistérielle et juridictionnelle ; l'autre discontinue et accidentelle, c'est la prophétie privée ». L'étude se termine par une « note plus personnelle » :

« J'ai traduit, en 1943, la Dernière Méditation de Savonarole, pour magnifier la transcendance et la pureté de l'Église, oubliées non certes par son Souverain Pontife Pie XI, mais par le fascisme ou le pro fascisme de trop de prélats ; pour rappeler les grandeurs de l'Italie alors humiliée ; pour opposer la fidélité catholique d'un Savonarole à la révolte protestante d'un Luther (...) »

Et il poursuit :

«J'ai toujours rêvé d'un grand poète, comme Paul Claudel, qui nous donnerait un jour sur la scène, dans la tragédie d'Alexandre VI et de Savonarole, l'image totale de la sainteté de l'Église du Christ dans sa lutte contre la Cité du mal : d'une part la sainteté du charisme de la papauté (...) tombé pour un temps dans le bourbier des fastes de la Renaissance païenne, mais par nature incorruptible ; d'autre part la flamme de la charité, le zèle de l'honneur de Dieu, l'amour de la pauvreté et de la pureté, qui ne s'éteint jamais dans le cour de l'Epouse, et qui, avec Savonarole ou Nicolas de Flue, emprunte soudain, quand il le faut, la voix de la prophétie privée pour crier à la face du monde — où qu'il aille se tapir — ses éternelles fidélités ».

Dans l'indivisible Église les deux ordres de grandeurs ne sont jamais disjoints. Jusqu'au bout Savonarole a « chéri et vénéré » le charisme divin de la papauté. « Et Alexandre VI n'a-t-il pas compris jusqu'au bout, comme un remords, la sainteté de l'Église, qui resplendissait en Savonarole ? ».

« Voilà le nœud de cette tragédie, unique peut-être dans l'histoire de l'Église. Qui ne peut s'élever jusqu'à voir cela, qu'il se taise du moins sur Alexandre VI et sur Savonarole » .

Le secret des permissions divines

Le Cardinal Journet insistait sur le regard que nous portons sur l'Église. Car sur elle, comme sur le Christ, on peut porter trois regards : celui de l'historien qui la décrit du dehors ; celui du philosophe (Bergson, par sa seule raison philosophique, à l'étude des mystiques, découvre le caractère miraculeux de l'Église) ; le regard de foi divine. Et c'est ce regard qui est décisif.

Cette Église, ainsi regardée, il faut tenir qu'elle est sainte et qu'elle comporte des pécheurs. La sainteté concerne d'abord l'Église en elle-même (c'est la sainteté terminale). Il faut encore envisager les moyens de sanctification dont elle dispose : l'ordre des sacrements et l'ordre du pouvoir juridictionnel (c'est la sainteté instrumentale). Le premier ordre est infailliblement saint. Le second est infaillible dans certains cas, faillible dans d'autres. L'Église est alors assistée de l'Esprit Saint de façon à atteindre une certaine destination dans la majorité des cas. Charles Journet a étudié d'une manière développée l'ensemble des situations qui se peuvent présenter et les degrés variables d'assistance donnée. défaillances particulières, des erreurs d'application peuvent se produire. exemple, un pape pourra se tromper en acceptant tel ou tel concordat. Si l'Église (p.81) est sûre de n'être pas anéantie, elle pourra, à la suite d'erreurs, disparaître d'un pays donné.

Je suis ici des notes inédites, prises à une retraite sur Le Mystère de l'Eglise, prêchée en 1952, et j'en transcris quelques formulations particulièrement frappantes.

 

« Pourquoi le secteur des directives particulières n'est-il assisté que d'une manière faillible ? Pourquoi ceux que le Christ envoie pour nous dire la vérité peuvent-ils se tromper, se trompent-ils, à certains moments ? Cela pose un problème très douloureux, déchirant. Que faudrait-il prendre comme exemple ? Les évêques du concile de Tolède — pourtant magnifiques au point de vue dogmatique — étaient dans l'aberration lorsque, pour des raisons d'opportunité, ils ratifièrent des baptêmes de Juifs faits par contrainte royale. Bien sûr, ils enjoignirent au roi d'Espagne de ne plus user désormais de violence pour baptiser juifs et musulmans, et en cela ils eurent raison. Quant aux baptêmes déjà administrés, ils auraient dû dire : nous reconnaissons comme baptisés ceux qui l'ont été librement, mais non pas ceux qui l'ont été par contrainte. Sur ce dernier point, ils ont capitulé ».

Il citera encore d'autres exemples. Ainsi de la réintroduction de la torture (pourtant condamnée par Nicolas lei) au temps de l'Inquisition, « par suite d'un recul général du sens moral dû à une recrudescence du paganisme ». Au temps d'Innocent IV, les juges ecclésiastiques étaient autorisés à assister à la torture.

« Les consciences, dans le monde occidental, étaient comme obscurcies. On agissait ainsi sans qu'il y eût, à proprement parler, abandon des lumières que l'Église avait proclamées, mais c'était un oubli de ces lumières dans les membres de l'Église ».

Au temps de la guerre de sécession, il se trouvera des ecclésiastiques, catholiques ou protestants, pour se prononcer en faveur de la continuation de l'esclavage des Noirs. L'esprit de l'Évangile passera alors dans des livres, comme La Case de l'oncle Tom, écrits par des protestants.

Que dire du pouvoir ecclésiastique qui, dans tel pays, se prononce en faveur du maintien des maisons de tolérance, « sous prétexte qu'elles sont un moindre mal » ? Cet argument, qui pourrait avoir quelque valeur à un certain stade d'évolution, n'est plus tolérable.

« Et puis, vous souvenez-vous qu'il s'est trouvé des évêques italiens pour marcher avec le fascisme pour la conquête de l'Éthiopie ? Pas tous, heureusement. Et quand les Allemands ont déclaré la guerre aux Russes, certains évêques ont approuvé Hitler déclenchant une guerre préventive ! Et on a vu des évêques, ailleurs, condamner le principe de la résistance à l'occupant au nom du principe de la collaboration !»

D'où la question :

« Pourquoi Dieu permet-il que ceux qui parlent habituellement en son nom puissent faillir en certains cas ? Ne serait-ce pas plus simple que les évêques ne puissent jamais se tromper, en tout ce qu'ils disent ? Bien sûr ce serait plus simple. Mais le christianisme n'est pas toujours ce qu'il y a de plus simple (...) ».

Nous touchons là un secret de Dieu. « La seule explication que l'on puisse donner, c'est que Dieu ne permettrait jamais que le mal vienne contrarier son œuvre s'il n'en tirait quelque bien ». Quel est ce bien ? (p.82) « On pourra penser qu'en laissant ses ministres se tromper dans la mesure où ils touchent de près à nos réalités concrètes et changeantes, Dieu les invite à s'instruire par l'expérience, à se corriger, à marcher constamment au pas de l'histoire pour enseigner les choses qui transcendent l'histoire. Ayant à « exister avec le peuple », ils seront plus portés à l'indulgence envers ceux qui pèchent par l'intelligence et le coeur puisqu'ils éprouvent eux-mêmes leur faiblesse, selon le mot de l'épître aux Hébreux (5, 2). On dira que si les ministres de l'Église, même quand ils croient agir comme tels, ne sont pas toujours à l'abri de l'erreur, c'est qu'il leur est bon de prendre profondément conscience de leur misère. Et comment ne pas voir, d'autre part, que sans les plus terribles erreurs des hommes d'Eglise, il n'y aurait pas eu la prodigieuse sainteté de Jeanne d'Arc, ni l'union transformante de saint Jean de la Croix dans son cachot de Tolède ! ». Le devoir d'obéissance Le théologien examine ensuite un certain nombre de cas de ces défaillances de l'autorité juridictionnelle.

1. Une directive, bonne en elle-même, m'est donnée par un évêque simoniaque avec une intention perverse. « Il n'y a pas là de vrai problème », car l'évêque ne perd pas son autorité du fait qu'il est en état de péché mortel. « L'Église sortira de là, sans péché. L'évêque, pour autant qu'il se conduit d'une manière immorale, n'est pas dans l'Église, mais l'ordre qu'il me donne n'étant pas immoral en lui-même, moi, je me sanctifie en l'observant ».

2. Le cas est beaucoup plus délicat quand la directive déviée m'impose une erreur ou un péché. On pense ici aux décrets contre Galilée, ou à la condamnation de Jeanne d'Arc. « Tant qu'il y a doute, la présomption est en faveur de l'autorité juridictionnelle ». Mais s'il devient évident qu'une chose que l'Église me demandait de croire est une erreur, « les lois supérieures de l'Église me disent : tu ne dois pas accepter. Tu dois désobéir à cette loi inférieure qui t'est imposée, pour être soumis à une loi supérieure ». On pourra affirmer en conséquence que :

« Pour obéir à l'Église, je dois désobéir à une loi inférieure pour obéir à sa loi supérieure. En appeler, comme Jeanne d'Arc, au Tribunal de Dieu, ce ne sera pas le moins du monde opposer Dieu à l'Église ; ce sera opposer la volonté de l'Église infaillible, qui n'est autre que celle de Dieu, à l'erreur évidente, d'avance désavouée, de ses tribunaux inférieurs et de ses ministres ».

3. Il faut distinguer entre l'erreur et le péché. Revenons au cas des décrets antigaliléens. Tant qu'elle n'apparaît pas comme une erreur manifeste, la directive de l'Eglise doit être acceptée « comme lui appartenant provisoirement ». La défaillance reste cachée, elle n'est pas encore scandaleuse ; elle est valide, bien que ce soit d'une manière précaire et fragile. « Mais au moment où l'erreur est découverte, la directive fausse cesse d'être directive de l'Église ».

Il n'en reste pas moins que l'obéissance aux décrets induisait en erreur. Aussi dirons-nous que « les pouvoirs faillibles peuvent nous faire errer contre notre volonté ».

4. Par contre, ils ne peuvent pas nous faire pécher contre notre volonté ». Précisons. Deux cas peuvent en effet se présenter : (p.83) « Si je fais une chose qui elle-même est un péché, sans qu'elle m'apparaisse comme péché, elle n'en est pas un. Jamais donc les directives de l'Église ne peuvent me fourvoyer en m'obligeant à pécher malgré moi ».

« Si ces directives m'imposaient de torturer les hérétiques et les sorciers, et que je visse que l'emploi de la torture par les tribunaux est contraire au droit naturel et aux lois de l'Évangile, je devrais refuser, désobéir ». On est donc conduit à conclure :

« L'Église, jamais, ne m'imposera de pécher malgré moi. Pour que je pèche, il faut que je voie le péché et que je le veuille. Si la chose ne m'apparaît pas comme péché, il reste que je suis induit en erreur sur un point de morale, à la faveur même de la confiance que je fais au pouvoir juridictionnel. Tant que l'erreur n'est pas manifestée, la directive reste valable ; dès que l'erreur apparaît, elle n'est plus de l'Église ».

Les défaillances et les directives du pouvoir juridictionnel ne touchent pas la « sainteté terminale » de l'Église, de sorte que le Cardinal va jusqu'à porter cette affirmation : « On ne relèvera pas une seule souillure dans l'Église, composée de clercs et de laïcs, comme sujet de la sainteté terminale ».

Nous sommes ainsi ramenés au début. « C'est dans la foi qu'il faut regarder ce mystère de la sainteté de l'Église ». Alors on pénétrera progressivement dans sa compréhension ; les grands textes de saint Paul s'éclaireront : « Il n'y a pas deux amours, c'est par le même amour que j'aime le Christ et l'Église », comme c'est indissociablement que je suis membre du Christ et de l'Église, cette Église qui est « l'éminente sainteté du Christ s'épanchant en acte dans son Corps ».

A ce même regard de foi — et qui ne va pas sans l'entrée dans le mystère de la Croix rédemptrice — se dévoile le sens de la souffrance par l'Église qui est souffrance pour l'Église. Dans cette optique, les erreurs et les défaillances de ceux qui ont reçu mission d'autorité sont comme autant de défis qui acculent les âmes magnanimes à l'héroïsme de la foi, de l'espérance et de la charité. Nous rencontrons ici quelque chose comme une loi mystérieuse de la croissance du Royaume.


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